Autres formes d’accompagnement en marchant

Autres formes d’accompagnement en marchant

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Quelles autres formes d’accompagnement en marchant ?

Vous avez pu toucher du doigt (de pied) les thèmes qui m’ont semblé les plus importants dans cette expérience de la marche accompagnée que je pratique. J’avais aussi envie de vous faire découvrir des formes différentes de marches accompagnées, que je pratique ou que d’autres professionnels pratiquent. Aucun désir d’être exhaustif ou complet, simplement le goût de la découverte ! Voici donc quelques exemples :

 

Les groupes de croissance d’Yves Plu (Bretagne, France)

Yves Plu, fondateur et directeur de l’école gestalt+ à Rennes, a toujours été passionné par la question du travailler dehors. Longtemps utilisant les chevaux dans du travail thérapeutique itinérant, il a décidé ensuite d’ouvrir des groupes de croissance personnelle, en marchant.

Il propose des séquences continues de vingt-six heures d’itinérance, ces séquences étant espacées entre elles de plusieurs mois. L’essentiel de ce travail est effectué en marchant en forêt, le sac sur le dos, avec l’autonomie dans son sac.

Il construit le parcours en fonction de la symbolique des lieux traversés, dans un environnement qu’il connaît, où la forêt est dominante et où il peut gérer les déplacements avec différentes options.

Pour Yves c’est le lien avec la nature qui est central et soignant, c’est-à-dire, ce que la nature nous fait. Les personnes disent venir chercher quelque chose, dans le domaine existentiel, sur la question de leur être. Sur leurs limites aussi, et la peur que leurs limites physiques leur empêchent l’accès à ce développement existentiel.

 

Le bienfait de cette expérience est pour lui centré sur deux points principaux, mis en dialogue avec l’accompagnant :

  • venant de l’intérieur de chacun, il se manifeste à la surface que la question existentielle de la survie est bel et bien là, mue par tous les questionnements liés à l’alimentation, à l’orientation, à conserver de la chaleur, etc.
  • comment la nature vient chercher la personne, qui se rend compte et vit concrètement que sa propre biologie n’est pas isolée de l’environnement. Donc une conscience à la fois de la nature vivante et de la nature biologique de soi.

Comme si le mouvement de se visiter depuis son superflu jusqu’à son essentiel pouvait être en permanence connecté à la nature.

Clay Cockrell à Central Park

(New York, USA)

Vous présenter Clay me permet de vous familiariser avec le terme américain de Walk and Talk (marcher et parler), devenu populaire outre-Atlantique, et que Clay a largement contribué à développer.

Revenons donc à Clay (je vous suggère de visiter www.walkandtalk.com/) : son bureau est à New York, dans Broadway Street. Depuis plus de dix ans, il y reçoit en consultations. Puis il se rend à Central Park tout proche, avec ses clients.

Pour lui, faire marcher votre corps c’est métaphoriquement de walk your life, marcher votre vie – ou de marcher au travers de vos difficultés d’ordre psychologique.

Il décrit une relation moins formelle qu’en cabinet, permettant plus facilement d’exprimer des sujets personnels difficiles, de davantage se révéler, d’accepter davantage de vulnérabilité (notamment pour les personnes ayant du mal avec le regard du praticien), aussi de vivre le plaisir d’accomplir concrètement quelque chose.

Clay considère qu’il est tellement plus naturel d’être debout et de marcher que de s’asseoir et de parler. Que l’empathie, l’intimité, la compréhension sont plus vite et davantage ressentis en marchant ensemble, même sans mots. Que partager est positif pour le processus d’accompagnement, même s’il est vigilant à ne pas être perçu comme un « compagnon de marche ».

En trouvant un rythme commun de marche, il se considère moins manipulant qu’en recherchant une synchronisation physique en cabinet. Il peut ressentir le rythme, la posture de son client.

Pour lui, marcher en accompagnant constitue un outil thérapeutique supplémentaire, qui lui donne beaucoup plus d’informations sur ce que son client vit, en particulier sur la façon dont il interagit avec son environnement, notamment s’il est déprimé ou angoissé.

Il peut partager parfois, incognito, les allées de Central Park avec Susan Bodnar (http://susanbodnarphd.com/), psychologue relationnelle, qui elle aussi défend le principe d’un accompagnement de type walk therapy, en marchant au contact d’un environnement naturel .

Megan Brown, thérapeute utilisant la marche accompagnée, installée dans la région de Los Angeles (walkandtalktherapist.com/), fut probablement la première à publier aux Etats-Unis un livre au sujet de la marche accompagnée (« Walk and Talk Therapy : A Therapist’s Guide » référence). Elle y centrait son approche sur la possibilité pour les thérapeutes, de se former à la marche accompagnée. Dans le principe, elle y affirmait qu’un accompagnant se devait d’être tout d’abord un coach ou un thérapeute ou un psy formé, avant que de développer une activité en marchant. Lors de mes rencontres avec différents praticiens, j’ai peu ou prou retrouvé à peu près toujours ce même discours : il s’agit bel et bien d’une activité d’accompagnement avant tout, le principe, le but, les objectifs premiers sont bien de vous accompagner sur un travail d’ordre psychologique. La posture de l’accompagnant par la marche semble souvent venir « ensuite », comme une ressource complémentaire !

les longs voyages initiatiques et de découverte de Pierre Ramaut

(dans le monde entier)

Le belge Pierre Ramaut (www.marcherpourprogresser.com/), psychanalyste, sophrologue, kinésithérapeute, passionné de marche nomade a créé le concept « marcher pour progresser », en lien avec une agence de voyages disposant d’un savoir-faire dans les voyages à pieds sur notre planète.

Vous partez avec lui pour de longs voyages en marchant, traversant des paysages inconnus, au contact d’humains étrangers et différents, au contact de thèmes tels que les différentes formes de chamanisme de différentes régions du monde par exemple.

Les temps de découverte sont liés à des temps de formation personnelle (votre développement personnel, votre bien-être), des temps d’échange avec lui et les autres participants, qu’il anime.

l’association Seuil et l’accompagnement social des jeunes

(France)

La lecture de l’ouvrage « Marcher pour s’en sortir », co-signé par David Le Breton, Daniel Marcelli et Bernard Ollivier, vous fera découvrir un concept, à l’origine développé par l’association belge Oikoten, et repris par Bernard Ollivier en France via l’association Seuil.

Le principe est, en lien avec les autorités judiciaires, de mettre des jeunes « délinquants » en marche, avec un accompagnant par personne, pendant plusieurs semaines, à l’écart de leur milieu (il parle de marches de rupture). Lorsque je rencontre Bernard Ollivier lors d’une dédicace, il évoque surtout avec moi son voyage à pieds fondateur sur le chemin de Compostelle, puis son engagement vers ces jeunes.

Il est très fier des résultats : après un premier mois de marche, souvent très éprouvant, ceux qui tiennent le coup ensuite sur les deux mois suivants ont selon lui quatre-vingt cinq pour cent de chances de réinsertion à leur retour !

Depuis, la construction de cet extraordinaire accompagnement a évolué au sein de dispositifs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, vers la prise en charge de jeunes provenant de différentes structures de soutien.

Lisez les témoignages de ces jeunes (et de leurs accompagnants), dans ce livre ou sur le site de Seuil et laissez-vous imprégner voire impressionner de l’expression de leurs accomplissements !

 

Dans ce même cadre, Thierry Trontin éducateur spécialisé, évoque dans son écrit « Anthropologie de la suture » les expériences pratiquées depuis des années de marches accompagnées dans le désert avec des jeunes en difficulté.

Dans cette posture d’un éducateur qui part dans le désert marcher avec un jeune, un jeune qu’il décrit comme éclaté au bord du chemin. Et qui entre dans l’expérience du désert, car elle se trouve selon lui également dans une forme de marge, qu’il semble accepter mieux.

Dans cet environnement nouveau, incertain, sans repères, qu’il traverse avec l’éducateur, le jeune se réfère en permanence à ce que fait, à ce qu’est l’accompagnateur à côté de lui. Trontin décrit avec beaucoup de détails et de finesse la forme d’authenticité, de centration, de présence dans laquelle il souhaite placer sa posture à côté du jeune.

Pas de rôle de super-héros des déserts, mais de l’échange, l’acceptation d’être en difficulté, de tirer un enseignement de l’expérience commune elle-même et non pas de références externes à ce qui se vit.

Il décrit aussi le parti pris de l’accompagnant de mettre en acte lui-même des outils (par exemple une méditation qu’il va pratiquer dans le désert), que le jeune va avoir le droit de dénigrer, de moquer dans un premier temps, puis le choix de « venir » tester ou non, dans un deuxième, et enfin peut-être, « avec ».

Il évoque aussi la prise en compte et l’acceptation des intuitions du jeune, c’est-à-dire de ces formes de connaissances immédiates qui ne recourent pas au raisonnement ou à une forme d’éducation traditionnelle, ancienne, par le verbe et le geste, et qui émergent dans la marche au contact des environnements traversés. Il décrit leur reconnaissance par l’accompagnant comme partie essentielle d’une renaissance possible du jeune.

 

William Pullen court et marche avec ses clients dans les parcs urbains

(Londres, Angleterre)

Pratiquant ce qu’il a décidé de nommer la DRT (pour « Dynamic Running Therapy »), William (williampullenpsychotherapist.com/) insiste sur le fait que marcher et être assis (dehors) font bien entendu aussi partie du travail ! Pour lui, le mouvement crée le mouvement, et le fait pour le client de transporter dans son corps en mouvement ses pensées, sentiments et émotions lui donne la possibilité d’utiliser pleinement ce corps dans sa progression personnelle, un corps soigné par l’esthétique de l’environnement de ses parcours.

Il lui fait ainsi percevoir sa propre puissance, ses propres capacités, sa possibilité de changer.

Lors de nos entretiens, il pointe en particulier le risque de « se sentir bloqué » en cabinet comme potentiellement placer, à cause du cadre lui-même, le client dans une situation qui pourrait même se révéler traumatisante et non source de progression.

William éveille aussi mon attention sur la perception fine de certains clients qui ressentent négativement un côté « chargé » de l’atmosphère du bureau du psy et préfèrent « respirer » dehors.

 

Tonia Op de Beek, thérapeute en marchant

(Anvers, Belgique)

Tonia me décrit à l’origine de ses aventures à pieds, fondatrices de son métier actuel, l’appel provenant d’un livre : elle se sent poussée à prendre la route au travers de la lecture de « Tracks », qui raconte l’histoire du voyage à pieds que Robyn Davidson fit avec trois chameaux en Australie. Robyn transforme pendant sa marche ce qui était difficile dans sa vie, elle quitte le désert libérée, sans bagage émotionnel et sans pensée négative.

Tonia quitte donc Anvers à pieds et part sur le chemin de Compostelle. Elle part avec l’idée très ancrée en elle qu’elle est « une personne faible » : elle considère alors que son organisme est faible. Elle trouve son esprit faible parce qu’elle n’a pas trouvé plus tôt la simple idée d’être debout sur ses deux pieds et d’avancer. Elle considère aussi qu’elle a un niveau émotionnel faible, parce qu’elle est très ouverte à autrui et qu’il lui semble qu’elle absorbe comme une éponge les émotions et les sentiments des autres.
Pourtant durant son chemin, les personnes qu’elle rencontra, son sac de 15 kilos sur le dos et ses 1000, 1300, 1500, 1700 kilomètres derrière elle, commencèrent à l’appeler Chica la fuerte , la fille forte

De plus, elle s’étonne chaque jour de la puissance des gens marchant autour d’elle. Elle entend beaucoup d’histoires de souffrance, pourtant ils sont là, sous le soleil de plomb avec un lourd fardeau sur leurs épaules et un grand sourire sur leur visage.

Tonia rentra chez elle son sac à dos rempli de confiance en sa propre force et aussi de la conscience de la force extraordinaire de n’importe quel être humain en général.

Elle avait quitté Anvers sans un travail et sans un avenir professionnel et elle est rentrée en voie d’être thérapeute.

Tonia me dit que la marche à pied met en liberté. Des émotions, des pensées et des désirs émergent. Et la marche à pied accompagnée approfondit ce processus : il y a quelque chose dans la façon dont nous nous déplaçons et dans la marche côte à côte qui rend plus facile aux hommes de montrer qui ils sont vraiment. Avec leur co-marcheur ils « mettent les voiles » vers un voyage vers la profondeur de leur âme.

Elle a donc commencé une formation de plusieurs années pour devenir psychothérapeute.

Durant ce cursus elle a commencé à suivre des stages en milieu professionnel. Elle me raconte qu’un de ses clients était atteint d’un trouble neurologique lié à l’alcoolisme et/ou la malnutrition sévères. Il avait vécu dans la rue une grande partie de sa vie et avait ingéré d’énormes quantités d’alcool et de drogue, vivant la majeure partie de sa vie dans un brouillard. Sevré il y a quatre ans, il vivait encore dans ce brouillard à cause d’une forme de démence. Il luttait en permanence avec l’une des grandes questions existentielles : qui suis- je ? Il était déprimé et très agité quand Tonia a commencé à marcher avec lui. Le centre où il était hébergé est situé près d’un parc. Une des premières étapes fut donc d’aller marcher ensemble.

La marche ensemble lui a « donné la paix intérieure », lui a-t-il dit. Ensemble ils ont commencé à réassembler les différentes pièces de l’énigme de sa vie et de son identité.

Pour sa dernière année de formation elle a décidé d’écrire sa thèse sur la puissance thérapeutique de la marche à pied, puis a aussi commencé sa propre pratique de psychothérapeute en cabinet.

Tonia me décrit comment elle est stupéfiée de la façon dont agit la combinaison de la marche et de la nature pour ses clients, mais aussi pour elle-même en tant que thérapeute. Comme nous sommes, en marchant, tellement bien ancrés au sol, il semble tellement plus facile de se concentrer sur les fonctionnements du client, et ces fonctionnements semblent se mettre en mouvement beaucoup plus facilement en marchant.

« De plus, en nous déplaçant, les parties oubliées ou cachées semblent vouloir faire surface » dit Tonia. « La nature et la marche créent ensemble de belles métaphores, qui pointent vers des manières d’être, des sentiments, des buts et la vie elle-même. »

 

Voilà, au travers de ces quelques exemples que j’ai choisis pour vous, comment, de l’individuel au groupe, de la séance ponctuelle à l’itinérance de plusieurs semaines, de la nature au paysage urbain, de la réflexion personnelle à l’accompagnement de santé, de l’adolescence à la retraite, des praticiens spécialisés marchent avec vous, un peu partout dans le monde.

Thérapie Familiale en marchant

La thérapeute de François a proposé à sa mère, également à la recherche d’un suivi personnel, de venir me rencontrer.
Thérèse est dans mon bureau, elle n’est pas novice dans la question d’un travail personnel, exprimant sa claire conscience que travailler sur elle peut améliorer le fonctionnement global du système familial, qui atteint des limites qu’elle ne parvient plus à faire évoluer.
Nous examinons donc ensemble cette possibilité. Mais peu à peu, c’est l’idée de partir marcher à trois avec son mari, puis à quatre avec François, qui semble faire son chemin…
En liaison avec la thérapeute de François, nous travaillons le sujet avec nos superviseurs en amont, et un premier entretien avec la famille a lieu dans mon bureau.
Nous voilà à l’aube de ce que je leur nomme une « première mondiale » : partir en thérapie familiale en marchant ! Le père me confiera plus tard que cette sortie de ma part les avait plutôt stimulés et rassurés : ils n’allaient pas se trouver avec quelqu’un qui allait leur expliquer « comment faire », ils allaient en être les acteurs principaux, et les innovateurs !
Et c’est en effet ce qui arriva, en mêlant nos pas. J’en évoque plusieurs passages dans ce livre.

J’émis donc l’hypothèse qu’il y avait peut-être du sens à travailler en équipe avec d’autres thérapeutes pour inscrire dans les parcours thérapeutiques qu’ils mènent avec des couples ou des familles cette possibilité ponctuelle de progression, sur les métaphoriques et réels chemins de l’Espoir.


Innover et s’affirmer en marchant, séminaires d’entreprise

Ce grand groupe industriel vient de fusionner deux de ses branches.
Le timing a été respecté, les deux équipes ont déménagé en un même lieu, les nouvelles équipes ont été constituées, elles travaillent maintenant depuis plusieurs mois dans les mêmes « open spaces »…
…Pourtant, ça ne prend pas assez vite, du nouveau Comité de Direction jusqu’aux équipes. Le Directeur Général fait appel à l’une de mes collègues coach, pour animer un séminaire de deux jours avec une centaine de cadres.
Elle constitue alors une équipe de quatre coachs, dont moi, de qui elle attend mon point de vue gestaltiste…et probablement du mouvement !

Lorsque cette foule pénètre dans la pièce pour démarrer le séminaire, une pièce déjà trop peuplée de nombreuses tables rondes et chaises, je me sens oppressé, ma respiration devient difficile, je me colle contre une des vitres, tentant de me refroidir, je ne bouge plus, je n’ai même pas été saluer le DG…
Très mauvais moment pour moi. Malgré mes anciennes obligations publiques de dirigeant, j’ai toujours eu horreur de ces moments statiques et de ces « foules ».
Le DG prononce son introduction sur le sens du séminaire puis c’est le moment pour que chaque coach se présente… (Comment ai-je pu croire que j’allais y couper ?… )
C’est mon tour, je me décolle de la vitre où j’étais cloué, me laisse sentir et laisse venir, et m’entends leur dire au micro : « Je suis un coach qui marche ». Je suis surpris de moi-même, jamais auparavant je ne l’avais formulé ainsi ! Ca ricane un peu dans l’assistance, je n’ai pas réalisé le second degré de ce que je dis….

Pendant ces deux jours, je vais donc marcher, et j’introduis la marche dans leur travail le deuxième jour en les accompagnant, équipe par équipe, lors d’une forme de défilé de mode des initiatives qu’ils présentent, avec leur créativité exprimée sur des paperboards à roulettes, qu’ils font défiler avec eux. A chacun des dix groupes son rythme, son style, sa présence, sa façon de bouger. Deux heures d’affirmation de soi !
C’est au tour du DG d’être collé à la fenêtre, son bloc sur ses genoux, remplissant des feuilles de notes, la mâchoire inférieure un peu détachée.

Au-delà des initiatives, des innovations proposées, possibles à court et à moyen terme, chacun aura eu la possibilité d’affirmer qui il est, quelle est cette équipe dont il fait partie, de se regarder et de regarder les autres. Une forme un peu militante de la marche en groupe…

Le DG tient une ligne de conduite très ouverte, et s’engage auprès des équipes à mettre en œuvre ce qui est proposé, après un passage à la grille du comité de direction, qui validera l’échelle des priorités à y mettre et les moyens à y allouer.


Même les psychanalystes utilisent la marche

A l’instar de Clay Cockrell ou Susan Bodnar qui accompagnent dans Central Park à New York, Jean-Bernard Gauci exerce à Paris son métier de « psychanalyste philosophe » dans les jardins citadins. Il exprime souhaiter se démarquer d’une influence première de la psychanalyse selon laquelle le corps « n’existerait pas » dans le processus d’accompagnement.
Ce qu’il se donne comme mission pour la façon dont il conçoit la cure psychanalytique, est que la personne soit à nouveau ancrée dans la réalité. La réalité c’est-à-dire celle symbolisée dehors, en contact avec l’environnement.
Pour lui le fait de « marcher avec », comme témoin engagé, tant dans l’échange que dans le silence actif, c’est comme les philosophes stoïciens, de considérer la personne comme un tout.

Lorsque j’évoque avec lui les bienfaits de nos formes d’accompagnement, il me parle de quelque chose de « plus» que les bienfaits, il me parle d’efficience : c’est-à-dire selon lui de permettre à la personne de sortir de sa plainte et de se reconnecter à la réalité. Il s’agit pour lui d’une exigence vitale pour les personnes en souffrance, et donc d’une preuve visible de l’efficience de la cure.

Perception de la souffrance et de la solitude : comme le disent de nombreux praticiens, « la souffrance n’est pas une pathologie ». Jean-Bernard propose en particulier dans la cure d’aider ses patients à se réconcilier avec le concept de souffrance et à apprivoiser une perception plus juste de leur solitude au sens existentiel. Il considère que travailler dehors en marchant est une source d’expérimentation pour ces thèmes, qui ne pourraient se révéler complètement dans un cabinet.
Marcher avec vous, dans votre environnement de travail

Le coaching de Mathieu s’effectue dans le milieu de la distribution, dans un secteur spécialisé que je connais peu. Le président, patron de Mathieu, considère que pour ma compréhension du contexte, je dois d’abord « voir », sur place. Ca tombe bien, j’adore ça !…
Me voilà donc ce matin-là à côté de Mathieu, dans le site qu’il dirige, nous allons marcher ensemble dans tous les coins, intérieur et extérieur.
J’ai proposé à Mathieu de me mettre dans le rôle de « son remplaçant lundi prochain », et de me faire découvrir en marchant ensemble ce que je dois absolument savoir, de positif comme de négatif, pour reprendre en mains les affaires, dans trois jours donc.

Je me synchronise à son rythme et sa posture, qui se modifie lorsque nous arrivons dans un hall d’accueil, plus statique, qui zigzague à l’intérieur de la production, qui s’accélère dans la traversée du stock, qui se penche auprès d’un prestataire qui réalise des travaux. J’ancre dans mon corps ce que je vis alors.

Je crois sortir de cette journée avec lui avec une bonne compréhension des éléments-clé de rentabilité et de management, du métier comme de l’entreprise elle-même.

La suite de son accompagnement sera fortement teintée de ce que nous avons « vu ensemble » ce jour-là. Et de son empreinte en moi.


Superviser des praticiens en marchant

Je propose cette forme de cadre à des professionnels de l’accompagnement (coachs, soignants, thérapeutes), pour qu’ils viennent tester leur pratique et leur posture tout en marchant. Sous un autre angle donc.

Nous accompagnants, avons comme dans d’autres métiers notre propre jargon… J’ai souvent entendu par exemple : « ah, moi, je marche au rythme de mon client ! ». Oui, c’est déontologique pour un coach de se mettre dans cette posture-là, en effet. Et tant que ça reste dans la tête, après tout, on peut se parler ainsi à soi, n’est-ce pas ?…
Et pourtant… lors d’ateliers de supervision en marchant organisés pour une fédération professionnelle de coachs, à divers endroits en France, j’ai assisté à des situations très… évocatrices de la posture réelle de l’accompagnant, et  permettant un vrai débriefing ensuite.

En travaillant en jeu de rôle avec un « client » les yeux bandés pour matérialiser symboliquement celui qui veut être accompagné mais qui « ne sait pas où il va », j’ai vu ce coach poser ses mains sur les épaules de son client « aveugle » pour bien le planter dans le sol à l’endroit où il se trouvait, puis s’avancer d’une bonne dizaine de mètres, se retourner et lui crier : « tu m’entends ? Alors vas-y, avance ! Guide-toi à ma voix ! Pose ton pied là, attention à gauche, vas-y, vas-y ! Il n’y a pas de problème, tu peux avancer !».
Il considérait qu’il avait du « leadership »…
Ou cet autre, littéralement collé à sa cliente, bras sous son bras, tenant bien, la voix devenant basse, sa tête contre la tête de l’autre. Comme la « madonna coll’bambino » en quelque sorte… Une posture probablement plus assimilable à du soin et à de la protection rapprochée qu’à faire expérimenter ses propres ressources par son client.

A plusieurs reprises par contre, j’ai pu voir d’emblée l’accompagnant dans une véritable posture de coach laisser vivre son expérience à son client et venir en support aux moments vraiment négociés, ou à la demande, ou dans les phases qui pouvaient présenter un danger sérieux, lui proposer sans forcer des options différentes, l’accompagner dans des choix d’expérimentation.
Avec un client certes « aveugle » mais qui parfois quittait les chemins tout tracés pour aller s’aventurer dans le paysage, et qui était accompagné pour le faire en sécurité.
Certains spécialistes de l’accompagnement identifient bien cette « métaphore spatiale » : suis-je devant à indiquer la route (plutôt comme un consultant) ? Ou « tout contre », comme un soignant ? Ou réellement à côté ?…
Se posa souvent également la question du rythme de marche ! Je me souviens de cette coach professionnelle peu sportive, et spécialisée dans un  accompagnement très réflexif, manifestant son plaisir de venir avec nous découvrir un travail plus sensoriel, sensitif, corporel.
Plutôt de petite taille, elle se retrouva à accompagner un client d’un mètre quatre-vingt-dix, casse-cou, énergétique et mobile, qu’elle ne pouvait concrètement pas suivre physiquement! Alors, comment s’accorder ? Ils finirent par danser la valse ensemble dans un chemin creux, puis se casser la figure dans les herbes hautes et les ornières. Hilares ! Créatif et joyeux !


Le Walk and Talk

Devenu un standard aux Etats-Unis (et se répandant peu à peu ailleurs) pour évoquer l’accompagnement en marchant, avec cette façon d’utiliser les formules lapidaires et synthétiques, d’être efficaces dans l’expression, le terme est introduit par quelques praticiens, notamment au travers d’Internet. Avec différents axes de travail prioritaires :

  • accompagner les personnes en surpoids, en travaillant à la fois sur la remise en mouvement et l’exercice au travers d’une activité accessible et « tenable » et sur le travail d’ordre psychologique
  • accompagner les personnes dépressives et anxieuses
  • accompagner des deuils et séparations
  • accompagner les professionnels le matin avant leur job, le midi ou le soir après la journée de travail.

L’ouvrage de Megan Brown, paru en 2010, « Walk and Talk Therapy » est le premier à poser sur un support autre que le net une sorte de manuel de pratique à destination de psychopraticiens désirant utiliser la marche accompagnée.
A la base il s’agit, et ceci semble partagé dans les pays anglo-saxons, de disposer d’une formation d’accompagnant dans le domaine psychologique et d’y adjoindre l’utilisation de la marche comme médiateur de travail. En en prenant en compte les spécificités.

Le terme est très axé psychothérapie et prend peu en compte les apports de la discipline pour des domaines tels que le coaching professionnel par exemple.

Megan Brown y décrit les situations et contextes des personnes qui selon elle, peuvent retirer un bénéfice de cette forme thérapeutique. Les premières citées :

  • crise ou transition de vie
  • formes dépressives mineures ou majeures, éventuellement combiné avec une psychothérapie
  • deuil ou chagrin
  • douleurs chroniques dont des origines peuvent être d’ordre psychologique (peur de souffrir, faible confiance en soi, faible prise de décision)
  • adolescents

Elle insiste sur le côté bénéfique d’un traitement ponctuel pratiqué en complément ou en amont d’une forme de psychothérapie ou de traitement psychiatrique de plus long terme.

 

L’utilisation du mouvement en Ehpad (Etablissement hospitalier pour personnes âgées et dépendantes).
C’est au travers de mes activités au sein de l’association Solidarités Nouvelles face au Chômage que je rencontre en 2013 le médecin référent de cet Ehpad.
Nous échangeons avec lui et la cadre de santé de l’établissement, autour de ma pratique marchée et nous trouvons un terrain de compréhensions et d’hypothèses communes.
Oui nous sommes convaincus que « marcher à côté », dans le mouvement, est source de progrès, dans de nombreux aspects.
Pour eux, dans leur pratique, ça se passe déjà, dans le parc de l’hôpital, ça se passe dans les escaliers, dans les couloirs, ça se mesure concrètement dans la diminution de prise de médicaments, dans l’amélioration du transit intestinal, dans la stabilisation plus longue de certaines phases de la maladie, dans le bien-être du personnel soignant, dans….une certaine prise de risque de l’équipe, car il s’agit bien de faire passer davantage de temps aux résidents en dehors de leur lit que dedans !

Alors un jour nous faisons l’expérience (assez projeté, voyons ce qui se crée !) Je me rends dans leur pôle PASA (Pôle d’Activités et de soins adaptés), y retrouver les deux soignantes-animatrices créatrices de cet espace unique.
Je les regarde accueillir le matin, dans une attention très forte, les arrivants dans la grande pièce de vie et je me prépare à marcher à côté des participants du jour.
Le PASA est destiné à l’accueil dans la journée de résidents de l’Ehpad ayant des troubles « modérés » de la mémoire et du comportement. Deux jours par semaine. Lorsque les personnes pénètrent dans la pièce, arrivant soit seules depuis leur chambre, soit amenées à pieds par des soignants, elles sont véritablement accueillies dans un espace « autre ».
L’ensemble du personnel de l’établissement a été formé à la méthode « Humanitude[14] » et ça se voit ici aussi, ainsi que leurs propres qualités humaines et leur extrême attention à l’autre ! En particulier je suis touché de voir comment le contact visuel est clairement établi et maintenu, comment la posture s’adapte à la taille de la personne, comment le toucher est autorisé, voire encouragé.

Le programme qu’elles ont concocté pour les participants (de huit à douze en moyenne) comprend de nombreuses activités partagées et entre autres la possibilité d’une marche le matin juste avant l’heure du déjeuner et l’après-midi après le temps de repos.
C’est pour cela que je suis là ce jour-là.

Nous disposons d’un temps après le déjeuner, à l’heure de la sieste, pour un peu de débriefing, après la marche du matin et avant la marche de l’après-midi. Je leur renvoie ce que je vis à côté d’elles depuis le matin. Je leur donne quelques éléments de posture, m’étonne du rôle un peu incontrôlable et dominant du déambulateur-mal-réglé, leur propose de tester différentes pistes dans ce que nous appelons leur « pièce supplémentaire », c’est-à-dire dehors, juste de l’autre côté de la porte vitrée !
C’est un parcours sécurisé avec un jardin et des animaux, des symboles ici et là, une vue sur le monde extérieur dans une zone pavillonnaire, avec aussi la possibilité de franchir quelques grilles sécurisées pour aller « un peu plus loin ».
Je ne résiste pas à l’envie de vous raconter deux expériences ce jour-là.

Je demande à Mme x si elle veut bien que je marche avec elle. C’est oui. Elle porte des sabots en cuir, ouverts à l’arrière, se tient à son déambulateur et avance très vite ! Dans mon questionnement, en quelques minutes elle me raconte qu’elle a été prématurée, à sept mois de grossesse, qu’on l’a tenue deux mois dans du coton (je vous rappelle ici mon introduction sur le réflexe de marche automatique – qui n’a pu ici être intégré), puis que l’on n’a pas détecté chez elle une luxation de la hanche. Elle porte aujourd’hui des prothèses de hanches, je vois l’avant de son pied gauche qui traîne un peu au sol avant que le pied ne se pose.
Aujourd’hui lorsqu’elle prend appui sur son déambulateur ses mains n’ont pas la force suffisante pour serrer les freins et, dans la légère descente du parcours dehors, elle fonce, donc !
Lorsqu’elle est dans cette marche rapide, elle ne peut pas échanger. Par contre, quand elle est prête à le faire, elle s’arrête ! C’est dans ces moments d’arrêt que l’échange peut réellement avoir lieu.


Mme Y s’appuie de sa main droite sur une canne.
Elle m’explique que le docteur lui a dit qu’il fallait qu’elle marche tous les jours, mais pas seule, je comprends l’importance pour elle d’obéir au docteur. Nous sommes les premiers dehors et donc, « logiquement », je me mets du côté opposé à la canne et prends son bras, à sa demande.
Peu à peu dans la marche, je relâche la prise, jusqu’à ce que je sente que sa main se recroqueville pour rechercher mon avant-bras ou ma main. Je crois d’abord qu’elle va me demander de resserrer le lien, mais l’instant d’après, c’est elle qui me demande de changer de côté, je suis curieux !
En fait, une fois placé du côté de sa canne, il n’y a pas besoin ni d’un appui ni d’un agrippement, je soutiens très légèrement la zone de son coude, sous l’avant-bras. Il s’agit davantage de faire sentir ma présence, avec juste quelques appuis très légers des doigts.
Je perçois un changement de posture de sa part, moins crispée, moins raide, plus verticale. Mme y va alors rallonger la durée de sa marche, décide de faire avec moi le tour du bâtiment principal (partis les premiers, nous rentrerons bons derniers…). Elle monte seule les trois marches d’accès à l’entrée. Je vérifie avec elle où elle en est d’avoir marché pratiquement sans assistance et beaucoup plus longtemps que d’habitude : elle me décrit l’état de calme qui est le sien, elle a le sourire. Me demande (à plusieurs reprises…) mon nom et mon prénom, pour me demander de l’accompagner à sa prochaine promenade.

Je reste bien conscient que cette disponibilité de ma part, ce jour-là, pour des accompagnements en marchant individualisés et cet étirement du temps passé dehors sont peu compatibles avec les contraintes quotidiennes du personnel soignant. Pourtant ce « mouvement vers davantage de mouvement » déjà bien lancé dans cet établissement, bien nourri, bien développé par cette équipe, trouvera peut-être aussi avec la marche accompagnée des pistes à la fois simples et innovantes ?


Cousine, la thérapie dite « In vivo »

Cette forme de thérapie, essentiellement centrée sur le traitement des angoisses, anxiétés, phobies, consiste à « aller avec » son client dans les environnements ou au contact de ce qui lui pose problème, où il va donc s’y exposer. Et de s’y engager avec lui.

Lors de mes discussions avec Michael Heady (j’aime beaucoup l’un de ses pseudos, que je trouve très engagé : « anxietymike »), exerçant aux Etats-Unis, je suis frappé par cette forme que je pourrais presque qualifier de cousine germaine d’une thérapie en marchant.

Mike évoque avec ses clients de regarder ensemble « ce qui rend votre vie plus petite », ces résistances qui, renforcées, font vivre et se développer l’angoisse.
Même si la focalisation reste sur le traitement de l’angoisse et l’exposition accompagnée du client à ce qui le rend anxieux, le thérapeute se place bel et bien à côté de son client, et va évoluer physiquement avec lui dans la situation, dans l’environnement. Ce peut être un ascenseur, une foule, un produit, un contact à une chose, la conduite automobile, une personne, parvenir à sortir de chez soi, etc.

Les séances sont préparées en commun, le niveau de surprise et de découverte y est minimum, les représentations de ce qu’est cet environnement pour le client et pour Mike sont discutées dans le détail en amont.

Le rythme du travail y est plus intensif (parfois quotidien dans certaines situations…comme pour la marche itinérante…), axé sur un trépied du cadre : durée de la séance, fréquence des séances, intensité de l’exposition à l’angoisse.

Le thérapeute, avec qui selon Mike l’alliance est rendue plus forte grâce au côté plus informel et partagé des séances, représente la sécurité (et gère cette fine balance entre sécurité et efficacité thérapeutique quand il s’agit que son client s’expose…). Puis, peu à peu, Mike diminue sa présence jusqu’à rendre son client autonome.